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Diébédo Francis Kéré, un architecte enraciné
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Diébédo Francis Kéré, un architecte enraciné

by BATIRICImars 21, 2017

le monde

Après avoir été choisi pour réaliser le pavillon d’été de la Galerie Serpentine à Londres, le Germano-Burkinabé est en lice pour le prestigieux prix Pritzker d’architecture.

Diébédo Francis Kéré n’a jamais oublié son premier voyage en avion, lorsqu’il s’est envolé à 20 ans depuis son Burkina Faso natal pour suivre en Allemagne une formation censée faire de lui un « militant du développement ».

D’abord la terre ocre, ponctuée de villages blottis autour des greniers de mil. Puis le paysage de plus en plus vert, au fur et à mesure que l’on survolait la Côte d’Ivoire. Enfin, de l’autre côté de la mer, cet espace tiré au cordeau, sillonné d’autoroutes : le béton gris, le choc visuel d’une société industrialisée à l’extrême, si éloignée de l’univers qu’il avait connu durant son enfance africaine.
« Ce gris, ça m’a marqué », dit Diébédo Francis Kéré. Tout comme son premier hiver enneigé : « A Munich, il y avait une place avec un thermomètre. J’allais tous les soirs voir jusqu’où la température pouvait descendre. » C’est aussi la première fois qu’il a regardé une ville depuis le ciel.

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Bâton de maréchal

Lorsque nous le rencontrons, trois décennies plus tard, à Munich, où la Pinacothèque des modernes lui consacrait la rétrospective Radically Simple, hommage au « high-tech rural » dont il s’est fait une spécialité, il est un architecte célèbre qui réinvente avec brio les techniques traditionnelles, captive des auditoires sophistiqués aux Etats-Unis, a ses bureaux à Berlin, enseigne en Suisse, construit en Chine, jongle au téléphone avec l’anglais, l’allemand et le français.

A 51 ans, il est le premier Africain – naturalisé allemand – à se voir confier la conception du pavillon d’été 2017 de la Galerie Serpentine, haut lieu londonien de l’art contemporain et bâton de maréchal des stars de l’architecture. N’a-t-il pas déjà dialogué sur un podium avec l’une d’elles, le Britannique Norman Foster, lui qui fut le premier de son village à fréquenter l’école ? Le Germano-Burkinabé à la stature internationale est aujourd’hui en lice pour le prestigieux prix Pritzker, Nobel d’architecture qui doit être attribué mercredi 1er mars.

Mais Diébédo Francis Kéré porte, visibles sur ses tempes, les scarifications rituelles qui l’inscrivent dans une lignée. « La raison pour laquelle je fais ce que je fais, c’est ma communauté », explique-t-il à Munich à un public fasciné par son aventure. Avant de s’interroger sur « quoi faire de ce privilège », celui d’avoir franchi la distance qui sépare deux mondes si distincts.

Quand son père, chef du modeste village de Gando, sur l’aride plateau mossi, décide de l’envoyer loin du foyer pour étudier, le garçon s’étonne que chaque voisine, même la plus pauvre, veuille lui donner une pièce de monnaie : « Pourquoi ces femmes m’aiment tellement ? », demande-t-il à sa mère. « Elles investissent dans l’avenir », lui répond-elle.

Gando est sa matrice. Son obsession initiale fut d’y construire une école primaire en y « créant du confort » pour les élèves, c’est-à-dire une température supportable, puisqu’il n’y a là-bas, aujourd’hui comme hier, ni électricité ni eau courante.

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Nanti d’un brevet de charpentier « made in Germany », Diébédo Francis Kéré s’aperçoit que cela ne sert pas à grand-chose de savoir travailler le bois dans un Sahel désertique. Même le chaume y disparaît, à cause de la prolifération des ânes, encouragés comme animaux de trait par les agences de développement, « mais qui mangent absolument tout ». Il se tourne vers l’architecture avec un sentiment d’urgence : « Nous ne pouvons plus nous permettre de copier le mode de vie et la façon de construire de l’Occident. Le béton est inadapté en Afrique », répète-t-il, bien qu’il se réserve le droit de l’utiliser pour les grosses structures.

 

Encore étudiant à l’université technique de Berlin, il a déjà assez de charisme pour réunir les financements nécessaires à « son » école. Elle repose sur trois principes : des matériaux peu coûteux d’origine locale (briques de terre séchée mêlée de ciment, tiges de métal) ; un double toit de tôle surélevé, permettant à l’air de circuler pour rafraîchir le plafond ; de larges auvents qui abritent de la pluie ou du soleil.

Il faut faire le plus possible avec les moyens du bord, en intégrant des jarres coupées en guise de claustras, ou en recyclant en pieux élégants, pour monter des parois à claire-voie, les minces branches d’eucalyptus, « cette peste » envahissante qui pompe dans la savane l’eau du sol et donne en retour si peu d’ombre.

Il a impliqué au maximum les habitants, formé sur l’ouvrage maçons et tailleurs de blocs de latérite. Construire avec le peuple – titre d’un livre mythique de l’architecte égyptien Hassan Fathy, grand adepte lui aussi des briques de terre – est un idéal rarement atteint.
Ses fréquents allers-retours entre deux continents font cruellement sentir à Diébédo Francis Kéré le fossé entre « les formidables ouvriers et ingénieurs que vous avez ici », à qui il suffit de donner des dessins pour qu’ils soient exécutés au millimètre, et une main-d’œuvre peu qualifiée. Il a quand même réussi à constituer au Burkina une équipe d’une soixantaine de personnes qui tourne sur ses projets.

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Car l’école de Gando, où ont déjà été alphabétisés un millier d’enfants, lui a valu d’emblée l’intérêt international puis, en 2004, un prix aussi prestigieux que bien doté, celui de l’Aga Khan pour l’architecture. Suivront d’autres récompenses et d’autres constuctions. Rien que dans son village, des maisons pour les enseignants, une bibliothèque, une école secondaire, un centre destiné aux femmes – encore inachevé. Sans compter, ailleurs au Burkina, un lycée, des centres de santé ou même – rêve fou formulé avant sa mort, en 2010, par l’artiste allemand Christoph Schlingensief – le controversé « village-opéra » de Laongo, non loin de Ouagadougou, qui a connu des vicissitudes. « Mais ça vit, ça grandit, et quand il faut débloquer des choses, j’y mets tout mon poids. »

La pression du succès

Du Mali au Soudan en passant par le Mozambique ou le Togo, Diébédo Francis Kéré est de plus en plus sollicité. Il s’est attelé au campus de Kogelo, dans l’ouest du Kenya, qui va coûter, d’ici à 2020, 12 millions de dollars (11,3 millions d’euros) à la Fondation Mama Sarah, la grand-mère de l’ancien président Obama. « Son approche pragmatique nous a séduits, il a tenu à se rendre sur place avant de dessiner le moindre plan, ce qui n’a pas été le cas avec les autres propositions », se souvient Debra Akello, directrice de la Fondation.

Pourtant, Diébédo Francis Kéré s’inquiète de voir que l’architecture écologique qu’il promeut peut ne rester qu’une façade. « Construire n’est pas un problème. Mais remplir une structure de vie, ça, c’est la vraie question… Certains rêveurs croient qu’il suffit de quatre murs et d’un toit pour changer la réalité. »

Il sent aussi monter la pression du succès : « Il y a de plus en plus une attente morale envers ma personne, confiait-il en février, à Munich. Mais je ne veux pas sauver le monde, ni reproduire partout ce que j’ai fait pour ma communauté. J’ai peur d’être considéré comme Mère Teresa, chaque jour je reçois une douzaine de demandes ! » Difficile de faire admettre à ses admirateurs qu’il est aussi à la tête d’un cabinet berlinois, fort d’une dizaine de collaborateurs mais aussi d’une foule de contraintes financières.

Jusqu’alors, l’ancien villageois a pu concilier les deux pôles, réussir dans le vaste monde sans trahir les siens. Et s’il brille cet été dans un parc de Londres, avec une structure épurée qui rappelle les manguiers du Sahel, ou à Berlin grâce à une scène de théâtre démontable installée dans l’ancien aéroport de Tempelhof, son projet phare est le futur Parlement de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, l’ancien ayant été détruit lors de la révolution qui a chassé, en 2014, le président Blaise Compaoré après vingt-sept ans de pouvoir.

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Il a imaginé une pyramide étagée et semi-transparente, au sommet de laquelle les citoyens pourront s’asseoir pour découvrir, à leurs pieds, l’horizon : un symbole de la démocratie. Et une idée joliment subversive dans une société jadis très hiérarchisée, où les inférieurs saluaient les plus haut placés en s’allongeant sur le sol, en signe de respect. L’architecture ne peut à elle seule transformer le monde. Mais elle reflète ses changements.

Source : Le monde : Joëlle Stolz (avec Raoul Mbog, envoyé spécial à Kogelo)

 

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